Une autre vision, plus moderne, et plus désabusée de la Roumèque.....? peut être.

En tous cas, ce conte est dédié à tous ceux qui, comme la Phonsine et comme moi, retrouvent tous les jours la Roumèque dans les serres de la Cévenne.

 

 PHONSINE ET LA ROUMÈQUE

 

 

Au mas de la Roubine vivait alors une fillette de huit ans, entre ses parents, ses grands frères et sa Mamé, vieille dame de quatre-vingts ans.

La fillette s'appelait Alphonsine. On lui disait "Phonsine". La Mamé Joséphine l'appelait Phonsinette...

" Ero lou curo nis dé la nisado !"(1)

C'était une magnifique petite fille, avec des cheveux châtains et de grands yeux noirs, toujours remplis d'étonnement et de rêve. La Phonsine avait des yeux toujours écarquillés comme si elle découvrait le monde sans arrêt ! Elle adorait jouer à se raconter des histoires, car elle n'avait personne avec qui s'amuser toute la journée : ses frères, déjà grands garçons, partaient travailler. Son père aussi. La mère avait son ménage. Il n'y avait que la Mamé de disponible.

Heureusement, la Mamé Joséphine était un puits d'histoires.

Elle était bavarde et inépuisable !! La Phonsine adorait l'écouter. Il y avait d'abord toutes les histoires de la jeunesse de la Mamé, qu'elle racontait en les enjolivant, en les arrangeant un peu, pour la petite fille... Mais il y avait surtout les contes de fées que la petite fille prisait par dessus tout, et qui la tenait, des heures entières, dans le giron de la Mamé, perdue dans des contes de sorcières, de gnomes et de farfadets, les yeux grands ouverts sur le vague de son imagination.

Un jour où la Phonsine avait fait une bêtise vénielle, péccadille d'enfant, sa mère avait grondé en disant :

" Si tu n'es pas sage, je vais appeler la Roumèque!!"

La fillette s'était précipitée sur la vieille Joséphine pour se faire expliquer qu'est-ce c'était que cette Roumèque, dont elle ne lui avait jamais parlé encore.

La Mamé avait joint ses vieilles mains, ridées comme la peau des pommes cuites :

" La Roumèque ?? Oh ! .... Euh !

Eh bé ! La Roumèque ! C'est difficile à dire..
Tantôt c'est une vieille femme voûtée, et ridée, comme moi... Mais en plus jolie et plus agile..C'est une espèce de fée qui emporte les enfants polissons.."    

La Phonsine avait demandé :

"- Elle les emporte ? Pour quoi faire ?"

Mais, au lieu de répondre, la Mamé s'était perdue dans ses explications :

" Quelquefois, elle se change en autre chose. Elle change de forme pour ne pas se faire reconnaître."

La petite ouvrait des yeux grands écarquillés pour essayer d'imaginer cette extraordinaire Roumèque.

" Quelquefois, poursuivait la vieille Joséphine, elle ressemble à une sorcière sans dents, où alors au contraire, avec d'énormes dents qui lui sortent de la bouche, comme les défenses des sangliers.. Quelquefois elle se change en écheveau de laine, une vieille pelote raide et bourrue comme une brosse de chiendent....Mon grand'père m'a raconté, il y a bien longtemps, ma drouléto, qu'un jour il avait ramassé sur le chemin un paquet de vieille laine ébouriffée, légère comme une plume et rèche comme du crin. Il avait mis cet étrange colis sous son bras, en pensant "qu"aco po servi a coucon, béléoù"(2) Mais, au fur et à mesure qu'il avançait, le paquet de laine s'était fait de plus en plus lourd sous son bras, lourd...comme du plomb. Tant et si bien qu'il a dû le déposer sur le sol, pour reprendre son souffle. Et là ! Alors ! Zfffft !! le paquet de laine est parti en courant sur de petites pattes, et en riant aux éclats. Mon papé a entendu cette phrase au milieu des éclats de rire :

Tan bé, mé siéï fà pourta uno paoùséto !! (3)

C'était la Roumèque qui venait de lui jouer un tour à sa façon "        

La Phonsine buvait les paroles de la Mamé.

" Où elle habite, la Roumèque, Mamé Joséphine ?"

" - Près des gourgues des ruisseaux, ma nène, loin dans la montagne, dans les ruines des bergeries et des mas abandonnés.. Elle sort doucement sur la fin de l'après-midi, quand le soir va tomber..

" - Tu l'as vue, toi, Mamé ?"

La vieille riait doucement :

" Bien sûr, ma Phonsine, il y a longtemps, quan éré péquéléto !!"(4)

" - Alors je pourrai peut-être la voir, moi aussi", avait déclaré la gamine pleine d'espoir.

La figure de la Mamé s'était renfrognée :

" Saï pa, ma drouléto. Aro, i a dé tèn qué pa dengus l'a visto"(5)      

Mais la Phonsine ne l'entendait plus, perdue dans un immense espoir d'enfant : celui de voir enfin la merveilleuse Roumèque.

* * *

A compter de ce jour mémorable, la Petite se mit à fouiner partout.

On la trouvait dans les endroits les plus inattendus, dans les recoins des caves, de la clède, des remises et des greniers. On la trouvait embusquée à l'entrée des galeries des puits de la masade, guettant on ne savait quoi, des heures entières.

Ses parents avaient constaté que la Phonsine disparaissait subitement une heure ou deux en fin d'après-midi.. Et impossible de lui faire avouer où elle se cachait jusqu'à la tombée de la nuit...
" Amaï, dé qu'as fa j
usqu'aro ?"(6)     

" Rien, disait alors la fillette, le sourcil froncé et l'air occupé. Rien. Je cherche quelque chose.."

On ne pouvait rien en tirer de plus... Mais la mamé Joséphine riait sous cape, toute seule dans son fauteuil près du fourneau, et ses yeux se plissaient de contentement lorsqu'elle voyait partir la gamine, toute affairée, à travers le carreau de la cuisine. La Phonsinette s'était mis dans sa petite tête dure de cévenole qu'il lui fallait trouver à tout prix cette sacrée Roumèque.. La mamé l'avait vue, elle devait donc se trouver par là.. Elle la verrait aussi, et peut-être, qui sait, elle pourrait lui parler.., lui demander des choses intéressantes : à quoi ça pouvait bien servir d'être Roumèque et ainsi de suite.

La petit fille cherchait avec acharnement.

Chaque fin d'après-midi, elle explorait méthodiquement les endroits les plus réputés pour être fréquentés par la Roumèque. Elle visita le lit du vallat presque jusqu'à la source.

Elle insistait aux endroits bien fourrés, difficiles d'accès, là où les aulnes formaient des frondaisons touffues et des enchevêtrements inextricables de grosses racines, déterrées par les
crues, qui enfermaient dans leur étreinte, comme des serres de rapaces, les gros rochers granitiques de la rive. La Phonsine remontait le lit du vallat sans bruit, en faisant bien attention à toutes les caches, à tous les recoins, à tous les trous, en se penchant sur tous les gourgs profonds et ombreux où il lui arrivait de surprendre de grosses truites endormies au fond sur un lit de feuilles mortes. Elle restait de longues minutes immobile, blottie contre un rocher, regardant avec attention si rien ne bougeait dans le clair-obscur du vallat et le long des berges où s'avançaient discrètement les ombres du soir. Elle surveillait aussi la vie minuscule du ruisseau : le lent cheminement des porte-bois au fond de l'eau, traînant derrière eux leur longue carcasse ligneuse, les arabesques des araignées d'eau patinant à toute allure à la surface cristalline des vasques, le ballet aérien des libellules à la robe d'émeraude, l'éclosion des éphémères, et le martin-pêcheur filant comme une flèche minuscule sous les frondaisons....

Puis elle changea de secteur de recherche.

Elle s'en fut dans la montagne pour explorer les bergeries abandonnées, les granges effondrées, au risque de recevoir une des pierres branlantes de la toiture sur la tête.

Elle avait pensé d'abord à ces vieilles constructions, mais rapidement, elle préféra les vieux mas abandonnés depuis des lustres, parce que mal commodes d'accès, trop loin au fond des serres, perdus dans la montagne. C'était, pour y accéder, une véritable expédition. Mais la Phonsine savait depuis longtemps se faufiler sous les cabasses, traverser les landes de genêts deux fois plus haut qu'elle, ramper sous les ronciers, emjamber les petites bruyères, patauger à mi-jambe dans les matelas de ces feuilles sèches que personne ne faisait plus brûler depuis longtemps. Elle avait découvert, au sortir d'un de ces fourrés inextricable, une bâtisse ancestrale où ne restaient plus debout que quelques pans de murs branlants, éventrés depuis longtemps par les ronces et les acacias épineux, mais dont les alentours cependant restaient curieusement dégagés, comme si quelqu'un s'en occupait régulièrement.

Il y avait en effet une prairie d'herbe rude mais bien verte qui ceinturait les ruines sur une cinquantaine de mètres de diamètre. Dans ce pré isolé du reste du serre par l'étendue désolée des bartas, on pouvait s'asseoir sur des pierres plates de schiste à lauzes, qui semblaient avoir été déposés là tout exprès. La Phonsine avait consciencieusement exploré la ruine. Depuis sa première visite, elle revenait régulièrement s'asseoir sur "sa" pierre pour se reposer et pour rêvasser. D'ailleurs on avait une très belle vue, car l'horizon était dégagé. La Phonsine n'apercevait pas son mas, pourtant proche à vol d'oiseau, car il était caché par un ressaut de la montagne. Par contre elle découvrait toute la vallée du ruisseau de la Bruche, jusque vers les têtes de sources, qui griffaient la montagne - au nord - de leurs quatre rainures profondes, ce qui donnait au serre une physionomie aisément reconnaissable.

Les mas s'égrenaient sur le versant Ouest du vallat à diverses altitudes, à des étages différents selon que les constructeurs avaient voulu profiter ou de la source, ou de l'ombrage, ou bien, au contraire, de l'ensoleillement. Chaque mas était encerclé de sa masade, reconnaissable aux ramures vert clair des châtaigniers, dans les derniers rayons vespéraux du soleil. Les "faïsses", régulièrement étagées sur le côteau abrupt du serre, dessinaient des alignements de terre ocre, lorsqu'elles étaient labourées, et verdâtre, lorsque le terrain était destiné à la pâture des troupeaux. Les "faïsses" du bas de la pente, près du ruisseau, étaient réservées aux cultures de légumes, car la proximité de l'eau courante autorisait, sans peine, de nombreux arrosages. Et la petite restait là, écoutant et regardant, surveillant et espérant, jusqu'à ce que le soleil, dans une auréole rougeoyante, disparaisse derrière la crête d'en face, déchiré par les rideaux de pins, dont la silhouette fantomatique se profilait en ombre chinoise longtemps après la disparition de l'astre.

Lorsqu'elle rentrait au mas, la Phonsine devait subir les remontrances de ses parents, mais elle bénéficiait par contre du soutien de ses frères, convaincus que ces escapades lui étaient bénéfiques. Et la Mamé Joséphine se rencoignait sur son fauteuil en lui demandant :

" Cerquès encaro, ma Nèno !"(7)

D'un ton encourageant, mais où perçait parfois une ironie légère.

Mais la petite ne renonçait pas facilement et ce manège dura tout un été....

Cependant, les parents de la fillette s'inquiétaient tout de même un peu. A force de poser des questions, ils arrivèrent à lui faire dire où elle se rendait pendant toutes ces soirées, et jusqu'à la tombée du jour. La Phonsine, en rechignant, consentit enfin à avouer qu'elle se rendait tous les soirs, pour se reposer, dans le pré du vieux mas effondré, perdu au milieu des "bartas" de la montagne. 

" Ah ! Oui, dit le père, après un instant de réflexion. Bien sûr ! Tu sais bien, Mamé ? C'est l'ancien mas des Majouffes. Il n'y a plus rien qui tient debout là-dedans, mais la clairière est restée propre. C'est un miracle !

- Oï, Oï, déclara la vieille, toute pensive. Saï bé éntés. Es pa luèn..... mé per i ana !!(8)

- En tous cas, dit la mère en se retournant vers la petite, ce n'est pas trop dangereux, comme tes gourgs et tes vallats.. Je préfère te voir aller par là, plutôt. Fais seulement attention à ne pas déchirer tes vêtements..
- Laissez la faire, mère, dirent à leur tour les garçons, elle ne risque rien du tout. On connait, la-bas. Il n'y a que des merles et des ronces. Laissez-la en paix."

L'affaire devait en rester là et la Phonsine put reprendre sa quête sans autre interrogatoire..

* * *

 

 

 

        ...................................................................... Vous trouverez la suite dans :
        
Les Contes Cévenols (Vol I) proposés ici

 

     

 

   NOTES

 

1) C'était la petite dernière de la nichée !  (Retour)

2) Que ça peut servir à quelque chose peut être ! (Retour)

3) Aussi bien je me suis faite porter un peu ! (Retour)

4) Quand j'étais petite ! (Retour)

5) Maintenant il y a longtemps que personne ne l'a vue.  (Retour)

6) Et alors ? Qu'as-tu fait jusqu'à présent ? (Retour)

7) Tu cherches encore, ma chérie ? (Retour)

8) Oui, oui ! Je sais bien où c'est ! Ce n'est pas loin, mais pour y aller...!   (Retour)